Le modèle désuet de vestiaire solidaire développé et réhabilité par Caritas Moselle :
Une aberration économique, environnementale et sociale

L’association Caritas Moselle de l’évêché de Metz développe à grand frais la construction d’un nouveau vestiaire, boulevard Paixhans à Metz, à partir des rares dons qu’elle reçoit encore, de fonds captés au moment de la dissolution de l’œuvre de l’Orphelinat Saint-Joseph (loyers et reprise des avoirs bancaires et financiers), et surtout d’argent public. Après réflexion, cette initiative apparaît obsolète et d’un autre temps. Un projet intégrant les principes de l’économie circulaire et la création d’emplois socialement utiles serait d’une toute autre envergure.

Caritas-Moselle a lancé un appel aux dons pour la construction d’un bâtiment neuf permettant d’abriter le vestiaire solidaire. Ce projet sera situé boulevard Paixhans, à proximité de la Maison de la Solidarité. L’argument avancé est « de rester au cœur de la ville (sic) et ainsi continuer à rendre un service de proximité ».

 

Un nouveau vestiaire créé, des associations socialement utiles chassées

 

Pour autant, Caritas oublie d’abord de dire qu’elle déloge, pour ne pas dire chasse, les associations actuellement accueillies à la maison de la Solidarité qui est certainement promise à la vente pour faire une belle plus-value financière. La même opération a déjà été réalisée par l’évêché de Metz lorsqu’il a chassé le Secours Catholique qui distribuait chaque jour des repas gratuits à l’Accueil Jean Rodhain, rue de la Glacière. Cette opération scandaleuse a retenu la presse locale qui s’en est émue, mais l’éviction des associations de la Maison de la Solidarité passe sous silence (au moins pour l’instant).La création d’un nouveau vestiaire à grand frais est une aberration. C’est une solution d’une autre époque qui n’a plus de sens aujourd’hui pour plusieurs raisons.

Un vestiaire d’une autre époque qui ne s’est pas adapté aux pratiques vestimentaires des Français

Les vestiaires caritatifs, créés pour l’essentiel au lendemain de la seconde guerre mondiale, ont une utilité sociale de principe. Dans ces locaux où sont entreposés des dons de vêtements encore utilisables, les bénéficiaires se voient remettre à titre de dépannage, gratuitement ou contre une participation symbolique, des habits en bon état, triés par les bénévoles. Cet acte de générosité rend service à une population en situation de pauvreté et de précarité qu’elle soit française ou étrangères (réfugiés, immigrés).

Le besoin auquel est censé répondre un vestiaire caritatif ou solidaire persiste à travers le temps, mais il n’est pas sûr que la réponse apportée soit encore aujourd’hui pertinente d’un point de vue économique, social et environnemental, car les pratiques de la production vestimentaires ont changé et ont modifié la question. On est passé d’un mode artisanal qui dominait jusqu’à la fin des années 1960 à une industrialisation des habits.

Il y a cinquante ou soixante ans, la diffusion du prêt à porter ne connaissait pas le développement qu’on observe aujourd’hui. Pour le quotidien, la mode était alors réalisée par des couturières de quartier ou chez soi, copiant parfois les modèles de la haute couture qui sont largement diffusés dans des revues spécialisées reproduisant les patrons de couture.

Ces vêtements étaient alors de grande qualité et se transmettaient souvent d’une génération d’enfants à l’autre, au grand dam des plus jeunes qui héritaient des habits de leur frère ou de leur sœur ainé(e). Et lorsqu’il n’y avait pas de repreneur au sein de la famille, les vêtements étaient donnés aux associations caritatives pour en faire bénéficier les plus pauvres.

Vers la fin des années 1960, et pendant une trentaine d’années, la confection et le prêt à porter se sont généralisés, mais ils restaient de qualité, ce qui autorisait les dons pour des usages successifs. Dans les années 1990 est apparue la fast fashion (mode rapide), d’abord aux États-Unis puis en Europe. Depuis le début des années 2000, les marques de fast fashion sont devenues de véritables empires : Zara, H&M, Topshop, Kiabi, Primark, etc.

La fast fashion désigne une mouvance de marques qui produisent des vêtements très vite, très souvent, et pour pas cher. Une marque de fast fashion peut sortir jusqu'à 36 collections par an, contre les quatre pour une marque de mode classique.

Cette nouvelle forme de production de vêtements repose sur quatre grands principes :

  • Une production à bas coût, peu éthique, dans des pays asiatiques où les salaires sont dérisoires et où le travail des enfants est autorisé ou toléré.

  • Un rythme de production très rapide pour tenir jusqu’à 36 collections par an, ce qui suppose un rythme de travail très soutenu imposé aux ouvriers et ouvrières exploité(e)s.

  • Des matières premières de faible qualité, car qui dit bas coût, dit aussi matières peu chères et donc de mauvaise qualité avec des finitions peu solides. Il s’ensuit que la résistance des vêtements dans le temps est courte, ce qui rend la succession d’usage quasi-impossible.

  • Des investissements publicitaires massifs. Les marques de fast fashion multiplient les réductions, soldes et autres publicités, et nous poussent à consommer toujours plus, toujours plus vite et à jeter les vêtements après un usage éphémère.

Les conséquences environnementales et sociales de la fast fashion sont importantes. Ses dégâts sur la planète et sur les hommes sont aujourd’hui connus et dénoncés. Mais surtout, et selon des données publiées par France Nature Environnement, quatre millions de tonnes de déchets textiles (vêtements, linges de maison, chaussures) sont abandonnés ou jetés en Europe chaque année. Et ceux-ci finissent dans 80 % des cas dans les ordures ménagères (c’est-à-dire enfouis en décharge ou incinérés). En 2020, plus de 200 000 tonnes de textiles usagés ont pu être collectées en France, soit 40 % des textiles, linges de maison et chaussures mis en marché.

 

L’illusion du don de vêtements

 

Si on pense faire une bonne action en déposant les vêtements dans des vestiaires solidaires ou des centres de collecte pour les redistribuer aux plus pauvres, on fait face à de nouveaux problèmes. Les vêtements de mauvaise qualité de la fast fashion ne peuvent plus servir après une dizaine de lavage. Leurs fibres sont de si mauvaise qualité qu’elles ne peuvent pas non plus être transformées ou réutilisées. Les vêtements finissent donc parmi les autres déchets et exportés dans des pays en voie de développement. Le don de ces vêtements relève donc de l’illusion.

L’émission « Sur le front » diffusée le 19 décembre 2021 sur France 5 s’est posée la question « Où finissent nos vêtements ? ». En donnant ses habits usagés, les Français pensent venir en aide aux plus pauvres ou qu’ils vont être recyclés. « Sur le front » a remonté la filière des vêtements de seconde main et dévoile la réalité d’un business mondial qui contribue à la pollution massive des rivières et des océans.

Ses conclusions sont édifiantes : Vous déposez vos vêtements dans un vestiaire solidaire ou une benne estampillée Croix-Rouge en étant convaincus qu’ils seront donnés à une famille dans le besoin près de chez vous.

Ce n’est malheureusement pas le cas. Ces dons servent la fortune d’industriels sans scrupule du recyclage. Seulement 3 % de la masse collectée de vêtements est redistribué à des familles dans la précarité.

Dix pour cent sont détruits directement, 33 % sont récupérés pour fabriquer des isolants et 54 % exportés pour être revendus sur des marchés… en Afrique. Mais ceux de trop mauvaise qualité, la majeure partie, sont jetés dans la nature et finissent par polluer les plages et les océans.

(voir un résumé du reportage de France 5 https://youtu.be/hAQP2NI9gcs. Regardez en intégralité « Où finissent nos vêtements ? » sur la plateforme france.tv ➡️ https://bit.ly/SLFvetements-D)

Ce regard réaliste sur le modèle économique et environnemental du fonctionnement des vestiaires caritatifs ne doit pas gommer pour autant le fait qu’une partie des vêtements donnés est de très bonne qualité et qu’elle peut facilement connaître une réutilisation prolongée. Mais cela ne représente qu’une petite partie des dons et nécessite, au préalable, un tri minutieux, voire une remise en état par de petites réparations. Cette étape implique un travail considérable pour extraire les 5 % de qualité mélangés avec un tout-venant de qualité discutable.

Certaines initiatives ont toutefois sur le faire. La Croix Rouge, par exemple, a su s’adapter en créant des Vestiboutiques où le bénéficiaire choisit, essaie et paye ses vêtements, comme dans n'importe quel magasin, à ceci près que le prix est très modique. L'objectif est alors de restaurer la dignité des bénéficiaires, tout en assurant l'urgence, puisque les personnes en grande précarité peuvent demander la gratuité. C’est aussi sur ce modèle qu’ont été développées des friperies commerciales.

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Un modèle de vestiaire dépassé qui ignore tout de l’économie circulaire

Le vestiaire tel que le défend aujourd’hui Caritas relève donc du passé, d’une époque révolue et d’un modèle sans fondement économique et néfaste pour l’environnement. Avec un peu de courage, d’imagination, de perspicacité et de partenariat avec le Secours Catholique (au lieu de lui faire la guerre), le Secours Populaire, la Croix Rouge et le réseau des Trucothèqes fondés sur l'échange et l'emprunt, Caritas aurait pu se montrer innovant et intégrer l’économie circulaire en développant des emplois pour les chômeurs de longue durée. Un tel projet ne nécessite pas le million d’euros d’investissement immobilier que Caritas est en train de dépenser boulevard Paixhans sans aucune évaluation préalable[1].

Il suppose un peu d’imagination pour créer une filière économique basée sur le recyclage en vue de créer des emplois et de contribuer au développement durable.

 

Les modèles de revalorisation de vieux vêtements dans une perspective d’économie circulaire et de création d’emplois existent. Il suffit de les connaître et de les comprendre. On peut citer, par exemple, les friperies solidaires mises en place par Emmaüs (voir ici) ou encore les Vestiboutiques de la Croix-Rouge.  

Cette expérience constitue une véritable expertise autour de la filière du réemploi textile. Chaque année plus de cinquante personnes en situation d’exclusion sociale sont remobilisées, par friperie, à travers les métiers du réemploi : la manutention, la valorisation, la vente, et la couture. L’ouverture d’une telle friperie dans un des magasins vides du centre-ville de Metz ou dans une cellule commerciale appartenant à la Ville[2] gommerait le caractère caritatif et vieillot du vestiaire pour proposer un lieu de vente à très bas prix recherché et apprécié au lieu d’un entrepôt relégué à la périphérie de Metz, sur un boulevard Paixhans qui ne connaît que le passage d’automobiles.

Les nouveaux enjeux du marché de l’occasion
et de la loi sur la lutte contre le gaspillage

 

Arcbouté sur un modèle passéiste, Caritas est en train de louper les nouveaux enjeux du marché de l’occasion généré par les préoccupations écologiques et économiques des consommateurs. Aujourd’hui, tout ce qu’un consommateur n’utilise plus ou ne porte plus se vend. D’abord sur des sites internet dédiés à ce type de vente, mais aussi en magasins d’un nouveau genre, à l’instar de ce qu’a développé l’association Solidari-thi à Thionville (voir ici)

Le modèle Caritas vient également de prendre un coup de vieux avec la loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire (loi n° 2020-105 du 10 février 2020). La loi met fin à l’élimination des invendus non alimentaires, notamment des invendus textiles et chaussures. Il faut savoir que certaines grandes marques de la fast fashion brûlaient leurs invendus. Cette mesure, qui est une première mondiale, vise à encourager le recyclage des invendus, voire à les donner à des associations de lutte contre la précarité et des structures de l’économie sociale et solidaire. Cette loi va contraindre les industriels à mieux gérer leurs stocks afin d’éviter le surplus de production ou à les solder à très bas prix à des commerces spécialisés dans ce type de vente. La mesure entre en vigueur le 1er janvier 2022 et va être un moteur de la vente en solderies ou d’occasion évoquée plus haut. Bref, Caritas « a tout faux », pour parler vite et simplement, et on peut s’étonner que les pouvoirs publics, État, département et ville, soient séduits par un projet devenu obsolète.

Un exemple de recyclage de vieux vêtements,
une entreprise sociale et solidaire luxembourgeoise

 

L’association luxembourgeoise Benu Couture, basée à Esch-sur-Alzette[3], a bien compris les enjeux de l’économie circulaire[4] appliquée au recyclage de vêtements et à l’insertion professionnelle de personnes, hommes et femmes, au chômage de longue durée.

Benu Couture est la première marque de mode durable réalisée en pure récupération dans la Grande Région. Les ateliers de l’association développent et créent des vêtements et des accessoires modernes, et ceci exclusivement à partir de vêtements anciens qui ont failli être jetés dans un conteneur de collecte de vêtements. L’association a créé, sur le même modèle économique, l’atelier de meubles Académie Benu qui recycle et redonne une vie créative à du mobilier dont les gens veulent se débarrasser. Quant au Restaurant Benu, il propose des plats innovants et locaux succulents préparés avec des ingrédients non-vendus et donnés par les supermarchés.

Certes Benu Couture récupère des vêtements dont leur propriétaire veut se débarrasser, mais ce n’est pas un vestiaire, ni caritatif, ni solidaire, et encore moins statique, sur le modèle obsolète et désuet de ce que Caritas Moselle propose boulevard Paixhans. C’est une entreprise d’insertion qui mise sur l’économie circulaire et propose d’abord des emplois pour le recueil et le nettoyage des vêtements, des stylistes et modélistes pour créer du neuf et du beau à partir de vêtements anciens, des couturiers et couturières pour les confectionner, des mannequins pour animer les défilés de mode organisés par l’association, des vendeurs, etc.

(voir sur faceBook https://fb.watch/ahlENhkUwE/)

 

Ce modèle peut facilement être développé en France, voire dans d’autres pays comme l’Afrique par exemple, sans pour autant mobiliser l’argent public qui restera improductif. Il faut oser, imaginer et entreprendre …

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[1] Le coût total du nouveau vestiaire boulevard Paixhans est projeté à 1 240 540 € pour la construction du bâtiment auxquels il faut ajouter 159 460 € de frais annexes et 76 496 € pour l’aménagement de la zone de stockage. (Source : Rapport d’activité Caritas Moselle)

[2] Comme par exemple la boutique éphémère ouverte par Bliida à proximité de la Place de la République pour les fêtes de fin d’année 2021.

 

[3] Benu Couture, Benu Village, 51 rue d’Audun, 4018 Esch-sur-Alzette, Luxembourg. Tél. +352 27 91 19 49

[4] L’économie circulaire vise à changer de paradigme par rapport à l’économie dite linéaire, en limitant le gaspillage des ressources et l’impact environnemental, et en augmentant l’efficacité à tous les stades de l’économie des produits. Voir le site de l’ADEME